Maison hantée-diluvienne

 

Elle avance
Elle tourne le dos à la mer
Elle avance vers les sombres forêts de sapins
Elle suit le serpent gris accroché au flanc de la montagne, qui virage et vire orage
Elle avance mais elle recule, les roues dans un sens, le cœur dans l’autre, nez de voiture au levant, la tête tournée vers le couchant.

Elle sait déjà que ça fera comme les fois précédentes, déjà les colonies de hérissons sont au garde-à-vous dans sa gorge, prêtes à entamer leur défilé vigoureux de reflux, déjà les torsions d’estomac, toutes les douleurs cachées sont là, elles n’attentent qu’une déclivité de terrain pour l’envahir, inondation des prés spongieux telles les rivières gonflées …

Cette maison trop lourde de sa vie d’avant, la vie où elle était vivante, aux murs si épais que chaque trace est engloutie au tréfond de la pierre, cette maison qui lui semblait bienveillante quand elle les protégeait, eux deux, est devenue une forteresse qui ne se laisse plus attendrir, les parquets se déforment sous la vapeur mouillée de souvenance, elle crache son refus de l’accueillir dans ses fondations lépreuses, demeure glaciale qui la fige, où l’attendent derrière chaque porte ….où l’attendent…où ne l’attend pas…

Elle est devant la maison, la voiture programmée l’a menée face à l’affrontement, à l’effondrement…elle n’est pas seule, elle n’aurait pas pu, seule. Mais la présence de sa fille et de son ancien mari ne peuvent rien que brasser l’air autour d’elle pour venter les souvenirs.
D’ailleurs ils la veulent pour eux, comme avant, cette mère, cette femme qui n’est plus la même, ils répètent donc les gestes et les mots qu’ils ont toujours connu, mais qu’elle ne reconnait plus. Elle a arrêté de suivre le chemin familial, le jour où elle est morte, son moi n’est plus à eux, n’est même plus à elle, sa souffrance n’est pas partageable et leur est incompréhensible, depuis trois ans elle a disparu dans l’avant, et elle n’a pas d’après.

Aussi, comment une maison la reconnaîtrait-elle ? Elle n’est plus qu’une errante de sa propre vie. Les maisons n’ont pas cette mémoire, il faut les aimer pour les faire vivre, et elle ne peut plus aimer. Son cœur est toujours enserré dans son étau à Lui, entièrement, plus de place pour une maison, plus de place pour personne…

Non, elle n’est pas chez elle, ce n’est pas son bercail, il y a répulsion entre ces solides pierres jurassiennes et sa peau, aucune tendresse dans ce calcaire dont chaque veine raconte ses larmes, aucune douceur sur les gigantesques dalles du séjour qu’elle foule pieds nus, oui encore pieds nus, elle a gardé cette manie de son ancienne vie, de même qu’elle ne marche pas sur les joints de ciment, lignes de vie qu’il lui faut enjamber sous peine de se couper, sous peine de se perdre…

Elle monte l’escalier, ses sacs heurtant la rampe, et chaque coup lui rappelle qu’il l’accompagne partout, rivé à elle, depuis trois longues années, collé à son ventre, soudé à son dos, entravé à ses jambes, lové dans son cou, pesant dans son cœur, son odeur qu’elle trimballe à toujours et qui est exhalée par les souvenirs qui surgissent ici. Sur ce bois il a posé sa main, elle sent encore sa paume contre sa bouche, au fond du matelas il est là, en humant son oreiller il réapparait, la tenture murale a gardé l’empreinte de son corps lorsqu’il la pressait contre en l’embrassant d’amour, toutes ces senteurs de lui qui explosent, c’est terrifiant comme il lui manque, c’est atroce comme il est encore et toujours là et qu’elle doit affronter cette souffrance seule…

Elle pose sa valise dans son ancienne chambre, pourquoi a-t-elle cette impression de marcher sur un tapis qui déroule à l’envers, cette maison ne veut pas d’elle, elle ne veut pas de cette maison…d’ailleurs elle ne pourra pas y écrire, trop de tension, trop de monde, trop de bruit, trop de gêne, elle a besoin de solitude pour entrer dans son intérieur et en extirper sa moelle de maux-mots…
Elle ne connait pas d’auteur qui puisse œuvrer en public, sans ce nécessaire silence et cette indispensable solitude
Et pour elle, impossible d’écrire quand « à quelle heure on mange, où as-tu mis la pelle du sable à chat, ah ! C’est agréable pour nous de t’avoir ici, tu n’es jamais avec nous, faudrait aller faire les courses, mais sors un peu, il fait beau, allo, tu veux des brochettes, mais pourquoi es-tu venue ?…. » Au secours….oubliez-moi….
Mais oui, au fait, pourquoi est-elle venue ?
Pour faire plaisir ? Pour emmener sa fille ? Pour s’aérer, se promener, elle qui se traine lamentablement ? Pour régler des problèmes, faire des papiers, changer de banque, pour sa retraite ? Parce qu’elle se sent obligée ? Mais par qui ?
Mais à quel prix ? Ne serait-ce pas pour souffrir un peu plus fort, un peu plus long ?

Elle cherche à être seule, mais ne supporte pas de l’être, encore moins dans cette maison…

Elle n’a pas défait sa valise qui ouverte sur le sol, vomit ses vêtements, prête à repartir à chaque instant si la tension explose.
Elle n’a plus Mâle. Elle a mal.

En plus, il pleut……….

Eve de Laudec
3 août 2010

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