Un soir presque comme les autres.
Il est sorti.
Il a osé.
La laisser.
Six jours qu’il n’avait mis le nez dehors.
Aller voir sa vieille mère, y retrouver son fils et son petit-fils, en visite dans sa ville.
Goûter un peu de famille comme on prend un bain avec savon doux.

Avoir l’impression d’être. Un court espace dans un temps long, croire en Dans, Avec, Contre, Peut-être, Sens…

Ne pas être seul.
Manger un morceau avec eux, sur le pouce, sous la dent, prendre un sandwich fourré au sourire, se sustenter d’un contact délaissé. Il n’ose même pas avoir faim, ne pas heurter, se tenir à sa place,
Allez, un petit ciné en plus. Viens, papa, on t’emmène, ça te fera du bien…
Un film tendre et drôle, triste et réaliste, un film d’hommes et de femmes qui vivent.
Oui, il a ri. Eux aussi. Il a été comme ils attendaient qu’il soit.
Ils diront qu’il va bien.
Oui, il a ri. Il a pleuré aussi, mais il a dit que c’était le film. Normal, il a vu » Les petits mouchoirs ». Surtout ne rien leur montrer…
Puis il les a raccompagnés
» Ah, ça fait plaisir de voir que tu te ressaisis et que ça va, hein ? Allez, on s’appelle ! Bisous…«

Et Il a continué sa route pour rentrer. Chez lui. La voiture connaît le chemin par cœur, comme un cheval rejoint son écurie, comme l’habitacle du coucou à chaque heure, comme un élastique un peu usagé. Bonne voiture, brave voiture, bien dressée qui fait office de refuge avant de le mener dans son repaire, son antre, sa prison…

Seul, dans l’habitacle il peut enfin redevenir lui-même. Il s’écroule. Tant et tant. La ferraille en tremble. Sans faiblir la voiture l’emmène.
Il est seul.
Avec ses éclats de sang gros.
Une forte mer. Une houle puissante qui lui lève les épaules et s’abat sur sa nuque. Qui lui broie les côtes et engloutit sa force. Une déferlante hurlante qui siffle sans bruit et coule à travers sa mâchoire serrée.
Il est seul.
Presque.
Juste avec Elle…

Elle prend beaucoup de place, mais ne laisse aucune trace extérieure.
Elle est collée à son dos, sous son manteau, Il l’avait laissée dans la voiture, sur le siège arrière, pour que personne ne la remarque, pour faire comme s’il l’oubliait. Elle s’est tenue coite puis, comme attirée par des aimants, s’est lovée contre lui dès qu’il a été à nouveau seul.

Elle est sa love, sa putain chagrinée, à peine grimée. L’unique témoin de son semblant de vie. Son rémora, sa seconde peau, son habilleuse de vérité.
Elle se montre exigeante en lui faisant cher payer ses tentatives de survie en extérieur, ses essais d’inhalation de réel, lui qui a pris l’habitude de l’apnée.
Sortir a un prix. Parler aux autres aussi. Il doit payer.
Elle va lui faire payer.

Il sort de la voiture, devant la maison, et gravit péniblement les marches du perron, et s’agenouille dans l’entrée jambes coupées d’un double poids, haletant, épuisé.

Alors, Elle se pare d’une gaine d’acier, de bas au fil de plomb, d’un déshabillé d’orages hérissés et pèse de tout son poids en l’entourant de ses bras.
Les seuls bras auxquels il a droit. Qui l’enveloppent et le serrent à l’étouffer, à l’oublier. Ces tendres coupeurs d’air savent le rythme saccadé des trains rugissant sous sa fenêtre, marquant sa peau de longs rails écarlates, racontent les avions vrombissant dans le ventre du souvenir.

Il tente de résister. Fuir l’envahissement, imaginer le pourpre du soleil, le lemon tree, kaléidoscope d’airs, contrer la balançoire, arrière, avant, envers, ventre aux genoux, roulé boulé, foetalisé, mais le bercement se fait plus appuyé, mouvement autiste, laisse-toi fondre, infinis-toi, avant, arrière…

Alors, à bout de souffle, il cède, il se lasse, il s’enlace aussi, ils s’étreignent tous deux tels des enfants perdus accrochés à une bouée, ils rondent chargés de vagues, ballotés, ils nouent leurs membres, imbriqués l’un à l’autre, embringués dans une descente verticale et lisse, il pénètre au cœur de ses yeux, au corps de son âme, au désert de sa peine et lentement, inexorablement, il la rejoint et s’enfonce à toujours en Despair.

Eve de Laudec
6 novembre 2010

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