Lorsque Myriam Oh a évoqué l’attente dans laquelle elle se trouvait avant nos vases communicants, j’ai pensé que c’était un excellent thème, dont Marguerite Duras a dit : Je voudrais que l’été soit en moi aussi parfait que dehors, réussir à oublier d’attendre toujours. (La vie tranquille).
Myriam n’a pas attendu pour déposer son attente ici et je l’en remercie chaleureusement.
J’ai moi-même attendu l’inspiration, vous en lirez les quelques bribes sur http://blogmaestitia.xawaxx.org

 

Destinées latentes.

À chacun son arrêt de bus. Couveuse d’âmes en veille, salle d’attente éphémère, ce soir, le nôtre n’échappera en rien à ces regards cernés, ces nuques raidies, mais il sera le nôtre. Le nôtre. Notre toit, notre banc, nos compagnons d’une minute et plus si infinité. Et on se sent déjà un peu chez nous, l’esprit en parallèle. Et un presque silence se répand dans notre chez-nous, nous soustrayant subrepticement à l’effervescent brouhaha de la vie qui passe à côté. Il n’y a aura plus que nous. Nous et nos intimités partagées pour un instant d’errance spirituelle et d’affabulations camouflées sous d’épaisses doudounes.

Sur notre banc, cette blondinette de lycéenne, le visage dissimulé sous une vaste écharpe, qui griffonne quelques mots aussitôt rayés sur son petit carnet. Mon Amour. Scritch. À toi, pour qui mon cœur ne cesse de battre. Scritch. Salut. Ce tout petit bout de femme, plein de rêves et d’espoirs, au charme déjà bien prononcé. Elle attend l’Amour. Le premier. Le vrai. Elle attend ce regard qui fait vibrer un corps, cette sensation unique de se sentir en vie à travers l’autre, cette sensation cruelle d’une absence qui anéantit toute présence autre. Elle attend. Assise à côté d’elle, cette mamie au visage creusé, la canne coincée entre les jambes, le regard plongé en un portrait soigneusement conservé dans son sac à main. Sur la photo, un plutôt bel homme, dont le regard pétille et le visage distribue des sourires par milliers. Un air de famille, en fa dièse. L’esprit égaré contre mille et un souvenirs, elle attend secrètement des nouvelles de ce fils avec qui un jour le ton a monté, bien trop haut, bien trop loin. Ce fils dont la présence lui donnerait la force de jeter cette béquille qui octroie aujourd’hui un semblant d’équilibre à sa vie bancale. Elle attend. Adossé contre un corps aseptisé exhibé en un mètre sur deux, ce dynamique de jeune, pas encore encadré. Moins dynamique que statique à cet instant-là d’ailleurs, les yeux rivés sur un écran luminescent. Répétant inlassablement les mêmes répliques qu’il dégainera le jour adéquat, il attend un coup de fil. N’importe lequel. De n’importe quelle boîte. De n’importe quel type accro aux jeunes cadres dynamiques. Bien entendu monsieur, je suis disponible dès que vous le souhaitez, en fonction de vos disponibilités. Il l’est bien trop lui, disponible. Alors, il attend. Juste à côté de moi, ce grand brun mal rasé, dont le téléphone vient de vibrer – un message – qui hésite, puis retient son pouce d’appuyer sur la touche appel. Je suis à la pharmacie. Je rentre faire le test et je t’appelle. À plus. Il a peur de comprendre. Comprendre qu’elle a des doutes sur ce qui se trame dans son utérus. Comprendre qu’elle ne lui fait pas assez confiance pour lui en avoir parlé avant. Comprendre que, juste là, elle n’a pas vraiment envie d’en discuter, ni de partager ce moment avec lui. Comprendre que bientôt, peut-être, sa vie va s’en trouver bouleversée avec cette impression de passer complètement à côté. Alors il attend qu’elle daigne l’inviter à la danse, peut-être. Il attend. Et moi, étourdie par cette valse égoïste dans ce bout de chez-nous. Moi, je ne sais plus vraiment ce que je fous là, à attendre ce je ne sais quoi. À attendre ce tout, ce rien. Ce truc qui bousculerait ma vie. Cette rencontre inopinée, ces nouvelles de fantômes du passé, ces propositions fortuites, ce grand départ pour un ailleurs.
Alors, tous, on attend. Ce bus du hasard, rempli de tous nos rêves entrelacés.

Soudain, un doute plane. Il est en retard. Et s’il ne passait jamais ce bus, finalement ? Et si nous restions sur le bas-côté de cette vie qui passe ? Notre chez-nous bascule brusquement en un théâtre absurde duquel Beckett tire les ficelles.
Cette blondinette de lycéenne se lève d’un coup du banc endolori et se précipite vers le lycée où elle l’a laissée tout à l’heure, Elle. Elle, la seule, l’unique, celle pour qui, oui, son cœur ne cesse de battre. Cet Amour qu’elle avait enfoui par peur de. Mais ce de, aujourd’hui, elle s’en fout à un point. Et cette mamie au visage creusé, interpelle notre dynamique de jeune. Excusez-moi jeune homme… Est-ce que je pourrais emprunter votre téléphone, il faut que j’appelle… L’oreille collée contre ces interminables tuuut tuuut, ses yeux se remplissent de perles lacrymales édulcorées, un sourire s’esquisse sur son visage. Et ce dynamique de jeune se redresse, jette sur le pavé sa veste de costume et sa cravate en soie, s’en va d’un pas décidé, prêt à remodeler le monde de ses mains. Et le pouce de ce grand brun mal rasé ripe finalement sur la touche appel. Un temps. Il raccroche et laisse glisser le téléphone qui se brise par terre. C’est un homme qui a répondu. Il laisse échapper quelques larmes qui enseveliront ce château de sable qu’il avait essayé de construire pour deux. Je pose ma main sur son épaule et esquisse un sourire. Vous voulez aller prendre un verre ? Il sourit à son tour. Et nous partons, portés par ces rayons de sourires, en laissant derrière nous tous ces instants vrais cristallisés en notre chez-nous d’un temps et plus si infinité.

Le tintement de la cloche de la cathédrale attenante à notre chez-nous, nous dérobe brutalement à cette scène égarée. Quelques regards en coin camouflent ce doute qui plane et s’évitent finalement. Un ange passe. Soupir désolé général. Ce n’est pas lui que l’on attendait.

Myriam Oh

mai 2014

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1 Commentaire

  1. admin (Auteur de l'article)

    19.06.2014 00:22 Wanatoctouillou
    Et… combien de Myriam se retrouvent-elles, toutes ensemble, par-delà le temps, sur ce banc, à l’autre bout du fil, ou même déjà appuyée (en pensée) sur une canne, qui lui montrerait à tout instant le point d’équilibre… ?

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