Décembre 2013

Franck Queyraud et moi-même sommes à l’heure pour les vases communicants. Au premier gong vous découvrirez son texte que j’ai grand plaisir à héberger sur http://evedelaudec.fr/ecriture/?page_id=522
Au 4e top vous pourrez lire le mien sur http://wp.me/pwego-1f3
Merci infiniment, Franck, d’avoir accordé ta montre à la mienne.

22H10 : Au fond d’un trou vivait un hobbit…


Le soir, lire. La première phrase, parfaite. Huit mots. Dans le trou, tout de suite… L’huis de la porte grince, relayé aussitôt par un parquet, fatigué. Le calme s’installe, dérangé un instant par un train qui ne passe pas loin. J’ai toujours habité près d’une ligne de chemin de fer ou alors la ligne passait sur le terrain de la maison où j’habitais. Le silence. Je m’enfonce dans le fauteuil… « Non pas un trou immonde, sale et humide, rempli de bout de vers et de moisissures, ni encore un trou sec, dénudé, sablonneux, sans rien pour s’asseoir ni pour se nourrir : c’était un trou de hobbit, d’où un certain confort. » Les pieds posés sur le repose-pied… Parfois, m’endors… 22H10 : «Sur le bateau nous étions presque toutes vierges.» Et parfois, non… Les soirs à 22H10, lis. Il n’est pas toujours 22H10. Cela n’a absolument aucune espèce d’importance. J’aime le désordre, le fouillis, le baroque ou le changement d’idées ou plutôt j’aime que tout soit rangé selon mon désordre propre. Longtemps, les mots ont été associés à une musique, souvent passée en boucle. Quand j’entends la musique aujourd’hui, je pense au livre. « Message in the bottle » /Dune. Bande son hasardeuse et strictement personnelle. On a de ses manies quand on lit. La nuit laisse échapper le bruit d’une voiture glissant sur l’asphalte mouillé. « Vaughan est mort hier dans son dernier accident » De bonheur ? Je ne mets plus de musique. Il est tard ou je suis âgé. Il y a aussi des hobbits au-dessus de mon appartement et en dessous aussi. Ils ne comprendraient pas les gens, le bruit. Ils penseraient que c’est une fête. Faites donc… diraient-ils ? Non, ils ne diraient pas cela. Ils ne m’imagineraient pas absorbé dans la lecture d’un livre en écoutant avec un volume certain une musique de manière répétitive… Les gens sont ceci, les gens sont cela. Parlent ou ne me parlent pas. Je ne connais pas les gens. Je ne connais que des taiseux. Ceux qui écrivent des livres, bavards de buvards ou accrocs de la touche enter. Mais ce n’est pas tout à fait exact… Je connais celle qui fait battre mon cœur, et une amie, et un autre ami, et aussi la serveuse du café. Et puis, celle qui est partie. Et puis, quelques uns encore qui me sont proches. Le café a fermé. Il va ouvrir de nouveau. On a cru qu’il allait être remplacé par une banque, horreur. On n’a jamais assez de temps pour parler. On est interrompu en permanence par le pragmatisme. Et déjà, il faut rentrer. « Je ne sais pas ce qui se passe, c’est la première fois que cela m’arrive, l’image d’un rêve qui s’empare de moi, malgré moi et me transforme. » Je suis au café, dans un autre café que celui qui a fermé et qui va rouvrir bientôt et dont l’ancien gérant a vendu tous les objets et toutes les pendules. Je serai bien resté là tout le temps qui me reste à vivre. Combien il me reste de 22H10 avant ma mort ? Je ne bougerai plus, couché. Mais, ici et maintenant, suis toujours vivant. J’ouvre la tablette de lecture et fait défiler la liste des livres. En prends un au hasard. Et je commence le premier tome de la série des 62 volumes. « Lien Rag attendit près d’une heure d’être reçu par le lieutenant de la sécurité. » Je ne crains plus rien. L’histoire peut recommencer. De toute façon, je ne m’en souviens plus. J’efface au fur et à mesure. Ma mémoire se souvient de fragments. Les livres pourraient de nouveau brûler. Il faut se souvenir. La pendule peut se tordre de douleur. Faire un tour complet. J’invente ma réalité, tout en ne savant plus trop bien ce qu’est la réalité… Mais je vieillis… Je me pose de plus en plus que questions. Comme la fin [du livre] approche… j’attends 22H10… Je lis. Toutes les premières phrases s’enchainent. « Avançons dans la genèse de mes prétentions – Je m’en vais, dit Ferrer, je te quitte. – Regarde, mère ! La pendule tourne à l’envers. – Voici l’histoire d’un homme qui partit très loin et très longtemps dans le seul but de jouer à un jeu… On pourrait finir par croire que tout est jeu. Dans ce jeu des premières phrases, on ne peut plus utiliser le mot longtemps… un auteur se l’est approprié et n’a pas eu besoin d’en revendiquer le copyright, maladie de notre époque. « Et maintenant, en route, dit Granger. Et gardez toujours cette idée en tête : vous n’avez aucune importance. Vous n’êtes rien du tout. Un jour, il se peut que ce que nous transportons rende service à quelqu’un. Mais même quand nous avions accès aux livres, nous n’avons pas su en profiter. Nous avons continué à insulter les morts. Nous avons continué à cracher sur les tombes de tous les malheureux morts avant nous. Nous allons rencontrer des tas de gens isolés dans la semaine, le mois, l’année à venir. Et quand ils demanderont ce que nous faisons, vous pourrez répondre : Nous nous souvenons. C’est comme ça que nous finirons par gagner la partie. Et un jour nous nous souviendrons si bien que nous construirons la plus grande pelle mécanique de l’histoire, que nous creuserons la plus grande tombe de tous les temps et que nous y enterrerons la guerre. Allez, pour commencer, nous allons construire une miroiterie et ne produire que des miroirs pendant un an pour nous regarder longuement dedans.» De plus en plus, pour de fausses bonnes raisons, on interdit certains mots, pensant faire fuir les idées qu’ils représentent. S’il suffisait d’interdire les mots … Oui, nous regarder dans le miroir… Il est de nouveau 22H10. J’ai de plus en plus de souvenirs. S’emmêlent… « On considère généralement l’anthropologie comme une discipline centrifuge qui envoie ceux qui la pratiquent sur des terrains aussi isolés et éloignés que possible afin qu’ils puissent faire l’expérience de modes de vie aussi différents des leurs que ce qu’ils pourraient espérer ou s’attendre à trouver. – Allais-je rencontrer la Sibylle ? – Il n’y a peut-être pas de jours de notre enfance que nous ayons si pleinement vécus que ceux que nous avons cru laisser sans les vivre, ceux que nous avons passés avec un livre préféré. – Le seul endroit où l’on était chez soi finalement c’était là, dans le balancement, d’un côté du wagon ou de l’autre, entre Colonel Fabien et Courcelles. – Jadis, quand j’avais six ou sept ou huit ans, il m’arrivait d’entrer dans une pièce et que certaines personnes se mettent à pleurer. – Au fond d’un trou vivait un hobbit… Le soir, lire. Sortir de l’ire de la journée. La première phrase, parfaite. Huit mots. L’huis de la porte grince, un autre train passe au loin. Je m’enfonce dans le fauteuil… 22H10… Huis clos…Suis

Silence

Notule informatif : voici dans l’ordre d’apparition, tous les livres dont sont issues les premières phrases citées. Livres qui m’accompagnent tout le temps, certains depuis toujours et les récents qui viennent compléter mon archipel de lectures : Bilbo Le Hobbit de J.R.R. Tolkien -Certaines n’avaient jamais vu la mer de Julie Otsaka. – Crash de Ballard. – Dita kepler (publié uniquement sur twitter) d’Anne Savelli . – La compagnie des glaces de G.J. Arnaud. – Vies minuscules de Pierre Michon. – Je m’en vais de Jean Echenoz. – Des rapports étranges de Philip José Farmer. – L’homme des jeux d’Ian Banks. – Exception à la règle des premières phrases : un passage de Farenheit 451 de Ray Bradbury. – Marcher avec les dragons de Tim Ingold. – Marelle de Julio Cortazar. – Sur la lecture de Marcel Proust. – Fenêtres d’Anne Savelli. – Les disparus de Daniel Mendelsohn et en reliant les petits mots en gras (les remettre dans l’ordre), vous reconstituerez facilement la première phrase qui est sans doute la plus connue… avec une petite variation dont l’auteur en question ne pourra me tenir rigueur… Il n’est plus… et pourtant nous nous souvenons… Vivement 22H10… Silence

Franck Queyraud – décembre 2013

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