Distorsion

Noir et chrome, éclats d’argent, rampes fluo et spots stridents, l’œil tarde à s’accoutumer.
L’effet sera surprise, Ils devraient apparaître du ciel de scène, vêtus de cuir race. L’attente gonfle, atteint son paroxysme, les hurlements percent, la peau chauffée à blanc, excitation des watts qui passeront et trépasseront entre câbles et nerfs des spectateurs.

On veut Les voir, Les voir à Les toucher, les hydridoles, alors on s’agglutine, en masse compacte, juste sous la scène, le nez au niveau des pieds de micro et des pédales wah wah, l’estomac comprimé de la groupie échevelée pousse les fesses rebondies moulées à la louche de la fan écervelée, pour mieux humer, sniffer la sueur aigre que déversent à force biceps sculptés les gardes aux Corpus Rockus, rois du band!

Sanglés et couplés à leur instrument sur un plateau basculant, une prouesse technique que seul peut se permettre un professionnel du show, Ils surgissent enfin des cintres ténébreux, tels des archanges athées descendus pour une annonce faite à Paris.

Dans le délire décibel et des mille beaux tatouages ondulant, tressautant sur les bras sémaphore, têtes swingueuses, yeux fermés bouche entre-ouverte, les ouïes palpitantes pour engloutir le scandé, peau des tympans tendue aux coups de boutoir de la batterie, on décolle, enfin !

Groove graaaave … Ce blues rockabilly n’a rien à envier au métal assassin agressif, il module en velours râpeux dans la voix du chanteur, pilier du groupe, bâton bois d’ébène bandé qui joue de scène instinctivement; Il est liane, marionnette désarticulé, barbare, enchanteur, princier, Il mord le son de ses larges dents blanches, Il tourmente le ventre des mots pour mieux les courtiser, Il apprivoise les regards amoureux en flattant les aigus puis mouille ses cordes vocales pour assener
« rock ’n’ roll ».

Commence la grande messe d’un culte indécent des sens qui se bousculent au tempo régulier des sabots cymbales, des toms martelés, on prend à bras le corps des harmonies sourdes comme des pollens éclatés, on oscille à la mélopée qui s’offre en calice, serpente, s’insinue, caresse, caresse, appuie, griffe un peu, peu à fort, tape, boxe à poings nus, à pied percute.

Les giclures de la guitare solo distordent les ventres, imbibent les cœurs, explosent les veines, nourrissent ce besoin de communion acoustique, lubrifient les pupilles et l’on se prend à léviter sans s’éviter en frères unis au-dessus des noirceurs, on s’accroche à un fil distendu, infini, tourbillonnant, on embarque dans le grand balancé, l’âme s’affole, on touche l’impossible. Musique du diable qui rend les armes!

Seul rappel terrestre, le rythme sourd de la basse Fender qui contrechante solide, immuable, modulant sa raucité ténébreuse aux échappées dantesques de la déchaînée gibsonnienne.

Planer. Encore. On veut, encore.

Alors s’élève, lancinante, aiguë, la plainte d’un manche torturé, le Grand Titillement des cordes vibratiles excitées jusqu’à la lie, à l’hallali, alléluia, la jouissance finale de l’onanique guitariste qui répand sur le monde sa semence musicale du fond de ses tripes écorchées !

L’écho insatiable n’en finit pas de mourir…

Puis, du brusque silence choqué, monte l’ovation qui Les porte aux nues.

Leurs tee-shirts déjà collectors s’envolent sur la foule qui se griffe en gestes assassins. Accord rompu, corrompu par la réalité. On célèbre la fin du concert avec au fond des joues le goût un peu âcre d’un sanglot refoulé.

Eve de Laudec, 22 janvier 2013

Dans le cadre des Vases Communicants de février 2013

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